Entretien La Presse – Quand on revient de loin

4 février 2006 at 2:16 1 commentaire

Entre l’Olympia de Paris, qu’il a rempli six soirs de suite sur fond d’hystérie collective, et une tournée française qui s’ébranlera fin février, Corneille a fait une courte escale à Montréal, pour préparer le terrain du spectacle au Centre Bell en avril, enregistrer les premières pistes de son disque en anglais et nous parler, un peu malgré lui, du lourd passé qu’il traîne. Portrait d’un survivant qui revient de loin.

L’attaché de presse au boutdu fil n’était pas contente. On ne parle pas du géocide avec Corneille, m’informa-t-elle. Elle tombait mal. Je venais tout juste de terminer mon entrevue avec Corneille au studio Planète. Candide et courtois, le chanteur avait accepté sans protestations ni surprise d’évoquer les terribles événements d’avril 1994 quand toute sa famille a été massacrée.

Pourtant, tellement de belles choses lui arrivent en ce moment en France, qu’il aurait pu détourner la conversation en énumérant la longue liste de ses exploits. Dis-uiti`me au classement des personnalités les plus appréciées des Français, 15e à celui des chanteurs les mieux payés avec des recettes d’un million d’euro, il a mis à peine deux mois à écouler 325 000 CD des Marchands de Rêves sur les marchés français et québécois. Début janvier, il a chanté à guichets fermés six soirs de suite à l’Olympia. L’ambiance était à ce point survoltée que la presse française a parlé de Beatlemania. Ce n’était qu’une entrée en matière puisque fin février, Corneille se produira dans une trentaine de villes françaises avant de revenir à Montréal le 28 avril faire son premier Centre Bell. Mais Corneille n’est pas le genre à se vanter. À peine a-t-il esquissé un sourire à l’évocation des Beatles…

J’ignore comment le sujet est venu sur le tapis, mais très vite, il a été question du génocide rwandais qui est revenu dans l’actualité française avec la publication du livre Noires fureurs, blancs menteurs du journaliste d’enquête Pierre Péan. Ce dernier a soulevé une violente polémique en affirmant que « toute l’histoire du génocide était à reconsidérer » parce que le grand responsable du carnage ne serait nul autre que l’actuel président tutsi, Paul Kagame.

Corneille n’aime pas ce débat-là ni aucun autre qui réveille de vieux démons. « Moi, mon rêve c’est que tous les Rwandais cohatitent ensemble et cessent de s’accabler mutuellement », affirme-t-il en soupirant. Son autre rêve, plus prosaïque, c’est d’aller de l’avant et de conquérir le marché international anglophone comme si l’adulation de la francophonie ne lui suffisait plus.

Il a déja commencé à écrire des chansons directement en anglais, une langue qu’il maîtrise aussi bien que le français. Mais, décision étonnate, aucune n’évoque ni de près ni de loin le génocide. Pourquoi ce silence, subitement?

« C’est une question de cohérence, explique-t-il. Quand j’ai écrit les chansons de Parce qu’on vient de loin, c’était une expérience thérapeutique et exutoire. J’écrivai qui j’étais à ce moment-là. Aujourd’hui, j’ai changé. et même si je ne pourais jamais complètement dissocier qui je suis de mon passé, j’ai envie d’écrire en phase avec mon présent. Si jamais j’évoque le génocide en anglais, ce sera pour dire autre chose, mais certainement pas ce que j’ai déjà écrit. »

Retourner au Rwanda

En attendant de devenir aussi connu que Céline, Corneille demeure le Rwandais le plus célèbre de la francophonie. Il est aussi celui sur lequel s’exercent le plus de pressions pour qu’il revienne dans son pays. Même Miss France 2000, une Française d’origine rwandaise, a tenté de le convaincre. Mais Corneille n’est pas pressé de prendre l’avion pour Kigali.

« Ça fait 11 ans que j’ai quitté le Rwanda. Pendant de nombreuses années, j’ai vécu dans un certain déni. Avec le temps, je me suis réconcilié avec l’idée d’un retour là-bas. Mais je ne sais pas encore si je veux retourner au Rwanda pour faire un voyage personnel, tout seul et incognto, ou alors avec un groupe humanitaire. C’est clair que mon pays me manque et qu’il est entouré d’une grosse bulle de nostalgie dans ma tête. Ce qui est encore plus clair, c’est que je ne suis pas encore tout à fait prêt à y retourner. »

Cette distance que Corneille entretient avec son pays ne l’a pas empêché de bâtir sa carrière en misant à la fois sur son talent, ses orgines rwandaises et son statut de victime. Il le reconnaît ouvertement et concède que c’est ce qui aujourd’hui le motive à écrire sur d’autres sujets. « Si je continue à écrire sur le génocide, je vais finir par avoir l’impression d’être un imposteur », affirme-t-il.

Pourtant, pendant que Corneille tente de prendre ses distances du génocide, ce dernier revient le anter. Certains expatriés rwadais vont jusqu’à lui reprocher d’avoir trafiqué sa propre histoire et de revendiquer faussement le statut de victime du génocide. C’est le cas d’une combattante de l’opposition qui vit aujourd’hui à Saint-Sauveur [Québec] et qui a milité avec Emile Nyungura, le père de Corneille.

Selon Monique Mujawamariya, qui a fondé à Montréal l’organisation Mobilisation enfants du monde, à laquelle vient de s’associer la chanteuse France D’Amour, Corneille ne ment pas, mais il ne dit pas toute la vérité. « Sa famille a été assassinée, c’est vrai. Mais PAS par les forces fénocidaires. Ils ont été exécutés par les milices tutsies du FPR en guise de représailles contre Emile », m’a-t-elle affirmé en s’empressant d’ajouter qu’elle ne voulait pas de mal à Corneille, qu’elle l’aimait comme un fils, mais qu’il était temps qu’il reconnaisse la vérité et qu’il cesse de se présenter comme une victime du génocide.

Ne voulant pas brusquer Corneille en lui balançant une information difficilement vérifiable, je lui ai d’abord demandé s’il nous avait tout dit sur le 15 avril 1994.

« Non, je ne vous ai pas tout dit, répond-il, mais je vous ai dit l’essentiel pour me faire du bien et me guérir. Si un jour, le reste me pèse trop, je l’écrirai, mais chose certaine, je n’ai pas changé l’histoire. Quant à mon père, c’était un homme intègre et courageux qui a sauvé la vie d’Un petit garçon dont toute la famille a été assassinée. Je n’accepterai jamais qu’on salisse sa mémoire. » Il concède toutefois qu’il n’était pas au courant de toutes les activités politiques de son père ni des déclarations qu’il a pu faire et qui ont ultimement mené au massacre de sa famille.

Qui a tué ma famille?

De cette nuit terrible, Corneille ne se souvient pas de grand-chose sinon que des hommes armés sont entrés à 3h du matin dans sa maison d’un quartier chic de Kigali. Ils ont abattu tout le monde en vitesse avant de prendre la fuite. Caché derrière un divan, Corneille est le seul qui a eu la vie sauve. « Faut croire que mon heure n’était pas venue, dit-il. Après cela, j’ai erré dans le quartier, pris refuge dans plusieurs maisons avant d’être recueilli par la famille hutue d’un copain. J’y suis resté quelque temps avant de fuir dans un camp de réfugiés. Qui a tué ma famille? Je ne le sais pas et je ne veux pas le savoir. Mais je doute que ce soit le FPR, parce qu’à ce moment-là, son armée n’avait aucun contrôle sur les quartiers. »

Ce n’est pas tout à fait la version du professeur et sociologue rwandais Charles Karemano, qui a milité dans l’opposition pendant deux ans avec le père de Corneille. « Quand il était au parti avec moi, Emile disait qu’il était Hutu. J’ignore si c’est vrai, mais il le disait. Par la suite, des témoins dignes de foi m’ont raconté que la famille de Corneille a effectivement été exécutée par le FPR parce qu’Emile avait des liens d’affaires avec le gouvernement au pouvoir. Mais comme je n’ai aucune prevue de ce qui s’est passé cette nuit-là, je ne peux rien affirmer, a-t-il déclaré prudemment de la Belgique.

Qu’est-ce que tout cela change, me suis-je demandé, puisque tout le monde est mort et que Corneille est orphelin? Pour Léo Kalinda, journaliste à Radio-Canada et oncle de Corneille, cela ne change strictement rien. Son neveu est une victime du génocide au même titre que les autres. Pour Monique Mujawamariya, cela change tout. « En disant la vérité, Corneille redonnerait espoir à tous ceux qui ont été victimes, non pas du génocide, mais de ses dommages collatéraux », paide-t-elle.

Corneille rétorque qu’il a entendu bien des histoires à son sujet et qu,elles étaient toutes plus farfelues les unes que les autres. « L’ennui avec ces versions contradictoires, c,est qu’elles sont rapportées par des gens qui, contrairement à moi, n’étaient pas là. Alors elle peuvent toujours parler. »

« Mon Dieu qu’on est bien au Québec »

Pour l’heure, Corneille préfère évoquer sa vie à Montréal qu’à Kigali. Son succès retentissant en France n’y change rien. Montréal demeure son ancre et sa seule base.

« Toutes mes possessions matérielles sont ici, dit-il. En France, je n’ai rien. Je vis à l’hôtel et je ne me promène jamais dans la rue. Sinon, ça prend une heure pour faire un trajet de cinq minutes alors qu’ici, les gens ont un rapport plus sain au vedettariat. Ils te saluent et continuent leur chemin. Et puis ici, on ne sent pas cette tension si palpable à Paris. Je l’ai ressentie très fort pendant les émeutes. J’ai été sidéré d’entendre le ministre Sarkosy déclarer que les immigrants africans étaient moins bien équipés pour s’intégrer en France que ceux de la Suède ou de la Norvège. Quil ait le culot de dire ça m’a dépassé. J’en ai tiré une seule conclusion: mon Dieu qu’on est bien au Québec. »

Tout au long de notre entretien, Corneille est demeuré calme, cool et stoïque. Ce que les anciens compagnons de combat de son père pouvaient raconter l’intéressait, mais ne semblait pas l’atteindre. Ce n’est qu’en le quittant que j’ai senti un trouble chez lui. Ce n’était rien de palpable. J’ai seulement croisé son regard. C’était le regard las d’un homme qui revient de loin. De si loin qu’il lui arrive de ne pas savoir d’où il est parti.

Corneille, en spectacle au Théâtre du Centre Bell le 28 avril; artiste invité: Gage

Source: Nathalie Petrowski – La Presse Arts et Spectacles – 4 février 2006

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Un commentaire Add your own

  • 1. Elise  |  5 février 2006 à 5:35

    Merci Leatitia pour cet article !
    Ton site est génial 🙂

    Réponse

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